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MAGHNIA
Abdelghani
On a pu dire que l'arganier constitue au Maroc un type de boisement absolument différent de tous ceux qui existent par ailleurs, il convient, selon une recherche de Mohamed EL YOUSFI, de défendre comme un principe absolu ou un véritable dogme, ce fait essentiel que '' l'arganeraie a un caractère social ou plus exactement familial et domestique qui l'associe intimement à la vie de ces pays, très pauvres qui, sans cette armature boisée, seraient transformés en désert ''. Si, par ailleurs, le
problème de la dégradation enregistrée avec
détérioration intensive des groupements végétaux,
dans la région d'Admine par exemple, semble relever de l'ordre
de l'environnement en termes d'écosystème, il apparaît
que le fait concerne d'abord la pression anthropique,
très forte, laquelle n'est pas étrangère avec une certaine
rupture de l'équilibre climatique à l'origine des
''variations du couvert''. Cela apparaît comme le
résultat ''d'une forte pression humaine qui s'exprime
sous la forme d'exploitation abusive des pâturages, des
défrichements, d'extension des cultures ....''. (M. EL
YOUSFI, 1988). Une telle problématique
ne manque pas d'interpeler l'anthropologue justement dans le sens
où il convient de définir quelques principes de cette
psychologie de base de la relation de l'homme à
l'Arganier. Une telle relation ne
dépasse-t-elle pas, avec son caractère intime, le
simple niveau productif d'un produit de consommation
courante, l'aspect banal de la relation utilitaire brute
? Le rapport à l'Arganier
n'est il pas vécu plutôt selon le mode complexe d'une
relation privilégiée ? Or comment tenter
d'approcher une telle relation au sens où elle fonde sa formulation sur
le registre d'un code essentiellement rituel et
symbolique ? Sans prétendre apporter,
dans l'approche de ces questions, des réponses systématiques
à ce questionnement, je me permets ici de proposer
quelques éléments préliminaires d'une monographie de
quelques pratiques rituelles en milieu Haha Ayt Yasîn. On a pu ainsi mettre en
évidence l'aspect spécifique de l'exploitation
traditionnelle de l'arganeraie, dont le caractère
marginal semble mieux adapté à l'écosystème Arganier même
si la rentabilité financière est des plus limitée -
des plus dures et des plus ingrates, notamment pour la
femme - par rapport à celle des cultures intensives; l'exploitation
traditionnelle offre l'intérêt de n'exercer aucune
forte pression sur l'environnement et l'écosystème
Arganier. On fait état à ce
propos, d'un attachement pluriséculaire de la famille à
l'arbre, véritable ''arbre sacré'', considéré comme
un ''bien familial '', comme l'expression de ''la surprenante
conservation des arganeraies anti-atlassiques,
jalousement surveillées par les usagers eux-mêmes''. Notre équipe s'est rendue
dernièrement, pour les besoins de cette approche, dans les environs
d'Essaouira, à une quinzaine de kilomètres vers le Sud.
C'est là où dans un village des Ayt Yasîn, nous avons
été cordialement reçus par les Moummad. A cette heure de
l'après-midi, où la chaleur de l'été persistant
demeure encore assez forte pour la saison, la plupart des
boutiques étaient fermées. Du reste, nous devions plus
tard apprendre que la plupart des hommes sont loin, dans
les autres centres urbains, ou même à l'étranger,
s'ils ne sont pas en ville pour les courses de la
journée. C'est là un fait constitutif de la société
locale, actuellement très touchée par le phénomène de
l'exode. En décidant de nous
diriger droit vers la famille paternelle, notre hôte,
guide et informatrice nous demande de nous arrêter un
moment. Elle doit saluer un vieil homme qui se tient au
seuil d'une maison sur notre passage. L'instant de lui proposer
de satisfaire notre requête en nous parlant du mode
traditionnel de l'extraction de l'huile d'argan. Elle reprend place
aussitôt dans le véhicule, et ne pouvant retenir son
rire, elle nous explique que le vieil homme, méfiant,
lui conseille de ne pas trop insister : ''c'est du pur cinéma
!'' La maison dans laquelle
nous sommes reçus, située derrière un enclos de
pierres surplombées d'amas épineux de branches d'argan,
n'est habitée que par la famille d'un poulailler où
trône un coq des plus imposants. La sécheresse est
telle cette année qu'il n'y a aucun espace vert dans la
cour aride où la seule verdure de la maison est représentée
par la vigne qui s'élève dans un coin, près d'un plant
de bougainvillier à sec. En nous introduisant dans
une pièce toute en longueur, selon le style de la construction
locale, dont l'unique mobilier se trouve constitué par
quelques tapis, nattes et oreillers, nous faisons la
connaissance des deux personnes proches venues saluer
notre amie : Une femme d'âge plutôt avancé, Lalla
Fadhma et sa fille, la vingtaine environ, Fatima. C'est à travers elles que
nous allions redécouvrir, en compagnie de notre guide, quelques
éléments de cette approche préliminaire de notre
questionnement. Notre entrevue se déroule dans une
ambiance des plus détendues, marquée par les attentions d'une
hospitalité naturelle et spontanée ; un service
spécial nous est offert : nous avons ainsi droit avec le
cérémonial du thé, à la fameuse tagurramt C'est un plat qui, comme
le nom l'indique, fait l'objet d'un intérêt
particulier. Appelé aussi Tigurramin, Tagurramt dont
l'étymologie comporte une notion de respect, d'honneur
et noblesse, ce plat est dans les traditions locales
l'expression d'un véritable code de l'honneur et des
règles du bon usage de l'hospitalité. Servi dans les occasions
particulières lors de l'arrivée d'un hôte étranger au
village, il est le premier plat offert dans l'attente
d'un plat substantiel. Présenté avec un service de
thé, il est servi dès l'arrivée du voyageur. Il
suppose que l'hôte doit avoir bien besoin de manger une
petite croûte et de se reposer un moment. Le plat nous est
offert dans un plateau de vannerie où l'on a déposé
quelques galettes d'orge, du pain de farine faits maison
auprès des bols traditionnels composant tagurramt et contenant
miel, beurre rance, amlû, viande confite et huile
d'argan. Il y a également un plat de gâteaux et de
fruits secs (amandes, noix et cacahuètes) ; amlû est la spécialité
de la région du domaine de l'arganier : C'est une
préparation spéciale à base d'huile d'argan, de miel
et d'amandes légèrement grillées et moulues. Un délice,
dirait un gastronome. Cependant il est recommandé de ne
s'en servir que modérément, d'autant qu'il faut faire
honneur au plat de résistance qui doit suivre. On connaît la méthode
d'extraction traditionnelle de l'huile d'argan. Elle
comporte des étapes précises, une fois faite, la
cueillette des fruits après leur maturation dans la période
de juin-août. L'on sait que la drupe de
cet arbre est utile à plusieurs égards. Renfermant la
graine oléagineuse encastrée dans son dur noyau, le
péricarpe charnu, la pulpe est la matière première de
la production de l'huile d'argan. On connaît la méthode traditionnelle
d'extraction de l'huile d'argan dont nous abordons d'un
point de vue ethnographique le contenu artisanal.
Rappelons-en les étapes principales. - Cueillette collective, une fois les fruits arrivés à maturation - Séchage de la pulpe au soleil - Stockage des noyaux durs - Extraction des amendons par concassage - Torréfaction dans un moule à grain spéciale - Passage dans une meule à grain spéciale - Malaxage et presse de la pâte obtenue - Obtention finale d'huile
et de tourteaux. Notons l'expression de ce
schéma selon le mode rituel des Ayt Yasîn. Avec nos hôtels, mis au
courant par notre guide de l'objet de notre visite, nous avons le
loisir ensuite d'évoquer les principales étapes de
l'extraction de l'huile d'argan et ce dont elle se trouve
entourée comme ambiance. Le sujet semble plutôt agréablement reçu,
à en juger par la mine souriante de nos interlocutrices.
On nous donne force détails de l'ensemble des
opérations de cette pratique familiale : - La cueillette : 'ârgurrûm 'âfi^yash est le nom local de cette opération première. Elle se déroule dans les champs du domaine forestier dont la famille a l'usufruit, - Le séchage de la graine du pulpe est ici appelée 'arsalligan 'afiyash: ' - Le concassage de la graine : 'ârrâgan aqayn ; cette opération aide à dégager le fruit., - Le grillage des fruits : 'ârsallayn tiznîn., - La moulure des fruits : 'arzzadhn tiznîn., - Malaxage et presse de la pâte : 'arzemman tazzggmunt., - Dépôt de l'huile obtenue en bouteille, 'arttisîn 'argân ghatt talbettatîn., - Offrande rituelle de rigueur 'artrûsh-shân également appelée tanfâs. On peut noter à ce propos
que l'extraction de l'huile d'argan est codifiée par quelques observances
rituelles précises. On fait surtout référence, en
prononçant une formule symbolique à l'intention de la
fille du Prophète de l'Islam ; on invoque son pouvoir bienfaiteur
lors de la phase du malaxage de la pâte en disant :
artassi suffisans 'afasi tazzegmunt artini ha tawanza
n'Lalla Fâtim-Zzahrâ 'âl baraka. La formule exprime, avec allusion à la
mèche frontale bénie de Lalla Fatima-Zahra, le désir
de faire de la pâte recueillie une source de bienfaits
et de bien-être supérieurs. Avec le fameux tanfâs une
autre référence est faite aux esprits bienfaiteurs, ces fameux
démons islamisés par le Prophète ( cf. Coran, 72
sourate al jinn ). Le tanfâs fait ici allusion à un
désir de bonne convivialité avec ces esprits chtoniens
qui ont embrassé la même religion et vis-à-vis
desquels le rituel exprime une sorte de pacte de non
agression : rituel prémonitoire, fait à l'aide d'un
geste simulant un arrosage par versement de quelques
gouttes d'huile dans les quatre points cardinaux, cette offrande a
une importance considérable au niveau symbolique. Elle
est liée à l'observance de rigueur: On recommande de ne
consommer l'huile extraite, qu'une fois faite cette offrande
symbolique. C'est alors que l'on
procède au premier service du premier plat à base
d'huile d'argan de l'année, servi d'abord aux enfants,
avec la préparation succincte d'une recette bien connue
: al mandaq, semoule d'orge mélangée avec quelques bons
ingrédients et de l'huile d'argan. Cependant c'est avec
Iddilfû que l'attention est sollicitée : Couronnant l'ensemble
d'une période assez longue des phases de préparation et d'extraction
de l'huile, Iddilfû constitue un moment d'un relief
particulier. Moment privilégié de la période de
l'extraction d'huile, il est vécu sur le mode de la
détente récréative marquant une saison de bonne
récolte. Il est fêté chez un membre important du clan
familial et réunit, à la tombée de la nuit, parents et
proches, peu après la dernière prière du soir. On peut interpréter le
jeu symbolique 'Iddilfû, comme l'expression d'une
profonde solidarité du groupe en rapport avec le travail
productif, organisé et rigoureusement régi par le cycle
des échéances fixées par le groupe. 'Iddilfû signifie
ainsi le besoin de consolidation du groupe lors de cette
phase importante de l'année. 'Isisel
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